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Les lettres de refus du Dilettante

Publié le par Joanne

Les lettres de refus du Dilettante

Aujourd'hui, un article assez spécial sur un petit rite de passage que j'aime à m'infliger après chaque accouchement d'un nouveau projet : l'envoi test au Dilettante. Cet éditeur parisien est... bon, attendez, il se décrit mieux que moi : Maison d'édition traditionnelle alternant avec plaisir les rééditions d'auteurs méconnus (Bove, Calet, Forton) et la découverte de jeunes auteurs talentueux (Gavalda, Page, Ravalec, Rozen). Ok ok, certes, mais ce qui nous intéresse ici, c'est la réputation de cette maison. Elle est connue pour refuser bon nombre de manuscrits (oui, comme toutes), or, ce qui fait la différence, c'est les lettres de refus qu'elle envoie. Celles-ci sont acerbes, piquantes, brutales. Et ça peut faire mal. Alors évidemment, moi, je fonce tête baissée chaque fois que j'ai mis le point final à un manuscrit. ET POURQUOI DONC ?

Les lettres de refus du Dilettante

Parce que j'aime la brutalité. Bon, avant de répondre, faisons un petit historique : en janvier 2014, alors que je me lance pour faire publier Mademoiselle Brouillon, je me risque à tenter l'envoi à cet éditeur. Le 5 février, je reçois une lettre me disant que mon écriture est énergique mais manque de finesse, elle est même "relâchée, mal maîtrisée, et un peu déstructurée". Mon héroïne est peu mature et narcissique. Petit cadeau au verso de la lettre : "Cette tendance à se raconter sans voir plus loin que sa petite existence nuit à l'intérêt de ce texte". Quelques mois plus tard, en septembre 2014, c'est au tour de Marquise de passer à la casserole. Le 14 novembre, on m'écrit que l'histoire est originale quoique prévisible, le style est "farfelu" et le projet manque de rigueur. Hm.

Les lettres de refus du Dilettante

Et figurez-vous que bientôt, fin février 2016, je m'en irai marcher sur la poste, une enveloppe dodue sous le bras. Elle contiendra mon dernier manuscrit (un roman sur 3 femmes barrées qui refont leur vie le temps d'un été, mais j'en dis pas plus). Que vais-je en faire ? Ben l'envoyer au Dilettante, pardi ! Et voilà pourquoi : premièrement, quand on se lance dans la course aux éditeurs, on est souvent malmené, 3 mois plus tard, par des vagues de lettres de refus types, impersonnelles et déplaisantes au possible. Ça asticote. J'ai même vu des wannabe chercher dans le "ne convient à notre ligne éditoriale" ou le "cordialement" un début de piste, un signe, de la sympathie, voire un semblant de retour de lecture. Mais non, y'a rien. Alors que le Dilettante vous répondra assez rapidement, et vous dira des choses plutôt précises sur vos écrits. Certes, la maison ne vous publiera pas, vous n'aimerez probablement pas ce que vous lirez, et NON, vous ne serez pas l'exception qui confirme la règle. Mais vous aurez, pour la première fois (après les compliments et autres flagorneries de vos potes, puis une centaine de lettres inutiles) un feed back sur votre plume. Et ÇA, ça fait avancer. À coups de bottes dans le cul, je vous l'accorde, mais c'est ce qu'il faut. Perso, en ce qui concerne Mademoiselle Brouillon, je savais en le corrigeant qu'il ne serait jamais un vrai roman, juste un énième exutoire pour moi, et une sorte de passerelle entre le avant (comprendre amateurisme) et le après (comprendre classe intergalactique) dans ma vie d'écrivain. Il m'a fallu du temps pour le piger/digérer, mais ça a fini par venir. Et que me disait le Dilettante, à l'heure où cette intuition naissait dans ma cervelle mégalo ? Peu ou proue la même chose ! C'est qui qu'avait raison de me bousculer un peu, du coup ?

Les lettres de refus du Dilettante

Après, je lis toujours par-ci par-là des lamentations de gens qu'ont reçu une lettre trop méchante quoi, pfff, sérieux, ça me dégoûte. Et franchement, quand je jette un oeil au résumé de leur bouquin, puis aux commentaires du Dilettante, je me dis qu'ils appuient là où ça fait mal et que c'est pas dommage. OUI, un gonze de 20 piges qui écrit un bouquin sur un gonze de 20 piges qui écrit un bouquin, c'est du lu et relu, et c'est probablement mauvais. OUI, y'a des auteurs qu'ont un rythme chiant, une histoire plate, des personnages banals, et ça emmerde tout le monde, surtout celui qui se coltine le bouquin. OUI, on fait tous des fautes, des répétitions, des phrases pourries ou des figures de style alambiquées qui alourdissent la lecture. C'est comme ça. Parfois, il est nécessaire de l'entendre. J'ai croisé dans mon parcours pas mal d'auteurs relous, persuadés d'être des génies incompris, et qui en recevant leur lettre du Dilettante se sont consolés comme ils ont pu. Genre : t'façon, c'est une maison de merde qui publie Gavalda. Pourquoi avoir envoyé son manuscrit, dans ce cas ? Pourquoi jouer le jeu et pester contre les règles quand on perd ? À mon avis, les auteurs qui ne savent pas encaisser la critique des professionnels ne progresseront jamais. 1 - ils manquent d'humilité et de lucidité, deux choses qu'il FAUT avoir quand on écrit. 2 - si un jour ils sont publiés, je me demande bien comment ils géreront les critiques des lecteurs (en se disant que c'est des cons, sûrement). 3 - comme ça n'arrivera jamais, ils rédigeront des critiques assassines du dernier Gavalda sur Babelio, et c'est bien tout ce que leur plume leur permettra. Parce que voilà, elle est là, la triste vérité : c'est pas le Dilettante qui craint, c'est les auteurs ratés qui font chier le monde et se touchent le kiki en blablatant sur l'écriture au lieu de véritablement écrire. Première nouvelle : ça demande du boulot !

Les lettres de refus du Dilettante

Bref... je suis un peu à cran. Pas ma faute : j'ai peur de ma future lettre du Dilettante.

EDIT du 20/02 : voilà, le paquet est parti !

EDIT du 21/04 : voilà, la missive est arrivée.

Ce matin, quand je suis descendue voir le courrier, j'ai frémi à la vue de cette enveloppe estampillée d'un chat. J'ai mis mon casque, mes genouillères et tout le bordel, puis je l'ai ouverte. Si les deux autres m'avaient foutu un bon coup, là, je suis sur ma faim. Alors, qu'est-ce que ça raconte de beau ? Eh bien pas grand-chose, malheureusement. Pour rappel, mon manuscrit relate l'histoire de trois trentenaires (une journaliste, une bourge et une stripteaseuse) qui échangent leur vie le temps des vacances d'été, en Camargue. La personne qui a lu mon manuscrit trouve leurs aventures "peu exaltantes". Bon. Elle me cite deux scènes où l'on s'ennuie (dont l'une de quatre lignes où la bourge s'habille et se prépare. OK, ça peut s'écourter). Ensuite, elle me reproche d'avoir des dialogues "creux" qui ne "participent pas à l'avancée du récit". Par exemple, l'échange entre la journaliste et la nièce de la bourge, 10 ans, où les deux discutent de téléréalité. Soit. J'avoue qu'il est gratuit celui-là. Il n'apporte rien à l'histoire, mais il me permet, à moi, de donner mon avis sur les chiards et la téloche. Enfin, elle me dit que je ne maîtrise pas mes dialogues. Raison : parfois, j'emploie des majuscules pour exprimer l'intensité. Bah ouais, moi j'aime bien ça. Quand un personnage en traite un autre de "pauvre con", j'écris "PAUVRE CON". Mais alors, que pensé-je de cette troisième lettre (de refus) du Dilettante ? Que m'apporte-t-elle ?

Les lettres de refus du Dilettante

M-OK, j'ai capté : je dois améliorer mes dialogues. Mais quoi d'autre ? Pas un mot sur l'histoire, la structure, les personnages, que dalle. Juste qu'il faut que je me calme avec le Caps Lock. Dans un nuage de mauvaise foi, j'en déduis pompeusement que je progresse dans ma pratique et qu'on ne trouve plus rien à me reprocher que ma mise en page. VOILÀ. Et en vrai, je range cette lettre dans mon classeur secret, à côté de mes contrats et autres articles de presse, et je me dis qu'une fois que mes dialogues seront peaufinés, je la remplacerai par le contrat d'une maison d'édition géniale. Pourtant quand même, je suis déçue. Moi qui attendais les axes de correction qui secoueraient le bouquin et en ferait un projet abouti, bah là... j'ai point trop de piste. Ni trop de vanne, ce qui est moyen cocasse ! Certes, c'est probablement mieux pour mon petit coeur fragile..... or il faut reconnaître que je ne suis pas plus avancée maintenant. 

ET C'EST CARRÉMENT DOMMAGE ! MAIS BON, TANT PIS ! SHOW MUST GO ON !

EDIT du 02/06 : et sinon, j'ai demandé à mon éditeur si c'était vraiment problématique, cette histoire de majuscules. Il m'a répondu : "Faut le savoir : l'ado-adulte, c'est un concert punk. La littérature générale, ça, c'est une soirée mondaine." DONT ACTE !

Commenter cet article

Bernard 19/05/2017 12:04

Tout à fait d'accord pour les lettres de refus Le Dilettante, elles ont le mérite de dire sans fard des choses, la critique d'un professionnel, de quoi se remettre en question.
Bon courage à toi

Davy 21/04/2016 22:57

Courage mon Jouni ! Ne lâche rien ! Une maison d'édition a déjà reconnue ton talent !:)

Plume d'oie 08/03/2016 10:16

Et oui, malheureusement, le problème de l'édition en France réside aussi là : trop d'offre, pas assez de demande. Trop d'écrivains, pas assez de lecteurs. En somme, chacun a un stylo à la main, mais personne ne prend plus le temps de se plonger dans un bon livre. Égocratie ?

Adeline 22/02/2016 11:50

Haha, excellent ! Et très vrai.